Cazeneuve sur l’après «Charlie» : «La violence s’est nouée au cœur de notre société»

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    Alors que le procès des attentats de janvier 2015 s’ouvre mercredi prochain, Bernard Cazeneuve, ministre (PS) de l’Intérieur de l’époque, revient sur la manière dont il a géré les événements. Celui qui fût ensuite Premier ministre porte un regard inquiet sur l’évolution de la société depuis.

    BERNARD CAZENEUVE. En début de matinée, je suis dans mon bureau avec les responsables de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), venus me dire leur sentiment sur certaines dispositions, à leurs yeux contestables, de la loi du 13 novembre 2014, relative à lutte contre le terrorisme. Ils redoutent notamment que l’interdiction de sortie du territoire, le blocage administratif des sites appelant et provoquant au terrorisme ne portent atteinte aux libertés fondamentales. Alors que je m’emploie à leur faire partager la menace que la violence terroriste fait peser sur chacune d’elles, le directeur de mon cabinet entre dans mon bureau pour m’informer qu’une fusillade est en cours dans les locaux de Charlie Hebdo et qu’il y a déjà de nombreuses victimes.

    Je décide de me rendre sur place après en avoir informé le Président de la République et le Premier ministre. François Hollande vient tout juste de raccrocher avec l’urgentiste Patrick Pelloux, qui était présent au moment de la fusillade et qui est sous le choc. Sur les lieux, le préfet de police qui vient tout juste de sortir de la rédaction du journal, me décrit une scène de chaos. Très vite, le Chef de l’Etat nous rejoint, ainsi que d’autres responsables politiques. Je réalise immédiatement la dimension tellurique de ce qui vient de se produire.

    Par hasard ou prédestination, j’ai pendant toute ma vie politique été confronté à ces tragédies qu’engendre la violence aveugle : mes premiers travaux parlementaires ont porté sur le génocide rwandais. Dans mes fonctions de député-maire de Cherbourg (Manche), j’ai accompagné en 2002 les victimes de l’attentat contre les ingénieurs de la Direction des chantiers navals à Karachi (Pakistan). Puis il y a eu entre 2015 et 2017, les lâches attentats terroristes. Pour chacune de ces tragédies, dans nos relations, la part d’humanité qu’il y a au plus profond de nous-mêmes a toujours dominé.

    Dans cette période, tout fut difficile et la pression fut forte à chaque instant. Il nous incombait, en toutes circonstances, de trouver le ton et les mots justes pour garantir l’unité et l’indivisibilité de la Nation. Là était la seule réponse possible, face à des terroristes déterminés à fracturer la société française. Il fallait aussi parvenir à rassurer et à apaiser les Français, mais sans jamais leur dissimuler la vérité sur la nature et l’intensité de la menace…

    La Place Beauvau est en première ligne pour assurer un haut niveau de protection des Français face à une menace inédite. Les premières heures sont déterminantes, car nous sommes mobilisés pour mettre hors d’état de nuire les auteurs des attentats et leurs éventuels complices. Nous redoutons notamment d’autres attaques et les jours suivants confirmeront l’ampleur de ce risque. Dans la soirée le Raid intervient à Reims (Marne) où l’on pense que les frères Kouachi ont pu se réfugier. Dans le petit salon dit du Fumoir où je me trouve avec les grands patrons des services de police et de renseignement, je découvre que des caméras de télévision sont à quelques mètres des policiers et filment en direct une opération qui aurait dû se dérouler loin des projecteurs. Manifestement l’information a fuité et le périmètre d’intervention n’a pas été sécurisé. Je procède alors à une sévère mise au point.

    Dès mon installation Place Beauvau, mon prédécesseur Manuel Valls m’informe de l’état de la menace. De nombreuses mesures ont déjà été prises par lui, mais il y a encore beaucoup trop de départs de jeunes Français en zone syro-irakienne. En fait, nous sommes dans une course contre la montre et des décisions doivent être prises en urgence. La révision générale des politiques publiques (RGPP) a opéré une saignée dans les effectifs des forces de l’ordre qui ont perdu 13 000 postes entre 2007 et 2012 ; la réforme de l’organisation du renseignement a affaibli le renseignement territorial, qui permettait de détecter très en amont les signaux faibles ; la formation des policiers a été mise à mal. Nous sommes contraints d’agir à marche forcée.

    Avez-vous été surpris par l’ampleur de la manifestation du 11 janvier qui a rassemblé 3,7 millions de personnes ?

    Non, car je savais que la Nation trouverait les moyens de sa résilience au creuset de son intelligence, plutôt que dans la convocation des bas instincts. Mais l’esprit de division a très vite repris le dessus : l’extrême droite avait en effet beaucoup à craindre de la victoire de l’esprit de concorde et l’extrême gauche de la gratitude des Français à l’égard des forces de l’ordre et plus globalement des institutions qui les avaient protégés.

    Ce projet a constitué une faute politique très lourde qui a profondément divisé le pays et donné des arguments à ceux qui, par nature, aiment la confrontation politique et théorisent l’insoumission à tous les pouvoirs comme une vertu.

    Pensez-vous qu’une mobilisation comparable à celle du 11 janvier se reproduirait aujourd’hui en cas d’attaque similaire ?

    Les choses seraient sans doute plus difficiles aujourd’hui, car le contexte a changé : la violence s’est nouée au cœur de la société, la culture de la confrontation a prospéré, les fractures sont plus profondes désormais qu’à l’époque, le communautarisme a progressé et l’esprit républicain s’est affaissé, à force de transgressions, comme en témoigne l’abjection que constitue la représentation en esclave de Danièle Obono dans Valeurs Actuelles. Je suis très préoccupé par tout ce qui contribue à ruiner la confiance que nos concitoyens ont envers leurs institutions.

    La numérisation de la société a engendré des évolutions dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure. Les réseaux sociaux sont devenus le vecteur d’expression de toutes les pulsions et parfois des instincts les plus vils. On peut y insulter son prochain à chaque instant, y détruire des réputations ou des personnes, avec le sentiment narcissique d’avoir administré une correction, ou pire encore d’avoir contribué à une révolution utile.

    Aujourd’hui, peu nombreux sont ceux qui font l’éloge de la pondération et nombreux sont ceux qui se sont emparés des réseaux sociaux pour en faire un outil de communication où l’outrance domine et où, à longueur de journée, les phrases les plus brèves sont débitées, au service des idées les plus courtes. Je vois aussi l’inflation de propos destinés à souffler partout sur les braises. Quand j’entends certains comparer les policiers à des barbares, théoriser la consubstantialité de la violence à la police ou à l’Etat et expliquer que les institutions dans leur ensemble sont organisées pour réprimer, discriminer ou humilier, je m’inquiète des risques d’embrasements et de la possibilité de continuer à faire Nation autour du Pacte républicain.

    Oui incontestablement. Il faut d’abord être intraitable quant au respect par la police des principes déontologiques auxquels elle doit se conformer et sanctionner sévèrement tous les policiers qui manquent à leurs obligations. Le ministre de l’Intérieur notamment ne peut pas être derrière les forces de l’ordre quoi qu’elles fassent, il doit au contraire être devant elles pour leur montrer la direction et le chemin. Mais quand certains soutiennent que le racisme est dans l’ADN de la police, ils sapent l’autorité de l’Etat et la nécessaire confiance dans les institutions, sans laquelle il n’est pas de paix sociale ni de démocratie possibles. Un homme de gauche doit être capable de dire cela, je dirai même que c’est son devoir moral de le concevoir et de l’assumer.

    Tout cela procède du même affaissement de la pensée républicaine. À partir du moment où vous mettez en doute la capacité des institutions à faire respecter le droit, dans l’intérêt de tous et par chacun, vous encouragez certains individus à considérer que les principes de leur communauté doivent prévaloir sur ceux de l’Etat de droit. C’est l’adhésion à des valeurs communes, par-delà les appartenances et les croyances de chacun, qui nous a permis de faire Nation. La remise en cause de ce creuset est un poison lent et funeste. Trop nombreux sont ceux qui l’ont oublié notamment au sein de la gauche qui est ma famille politique.


    SOURCE: https://www.w24news.com

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